- Nina Métayer
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Premium Communication
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Premium Communication a eu le privilège de rencontrer Jean-François Clervoy, l'un des astronautes français les plus emblématiques. Diplômé de l'École polytechnique et de l'École nationale supérieure de l'aéronautique et de l'espace, il a participé à trois missions spatiales pour la NASA, dont la célèbre mission de sauvetage du télescope Hubble en 1999.
Au cours de cet entretien exclusif, Jean-François Clervoy partage son parcours exceptionnel, de sa sélection à 26 ans comme astronaute jusqu'à ses 439 tours de la Terre. Il nous livre ses réflexions sur l'overview effect, ce bouleversement émotionnel ressenti en observant notre planète depuis l'espace, et sur son engagement pour la protection des océans.
Aujourd'hui conférencier passionné, il établit des parallèles saisissants entre les missions spatiales et le monde de l'entreprise. Gestion du changement, travail en équipe multiculturelle, prise de décision en situation de crise, sens des priorités : autant de compétences développées dans l'espace qui trouvent une résonance puissante dans les structures collectives (entreprise, syndicats, associations…)
Découvrez les enseignements d'un homme qui a tutoyé les étoiles et qui met aujourd'hui son expérience unique au service des entreprises et des organisations.
Elsa Sénécheau :
Bonjour et bienvenue pour cet entretien premium. Si la conquête de l'espace nourrit depuis toujours les rêves les plus fous et demeure encore aujourd'hui l'entreprise la plus audacieuse et la plus ambitieuse de l'histoire de l'humanité, qu'avons-nous à apprendre des quelques-uns qui ont tutoyé les étoiles ? Quels enseignements pour les entreprises, mais également pour nous, les citoyens de la planète Terre ? Je suis Elsa Sénéchaux, journaliste, animatrice, et j'ai rencontré pour vous l'astronaute Jean-François Clervoy. Bonjour Jean-François Clervoy.
Jean-François Clervoy :
Bonjour Elsa.
Elsa Sénécheau :
Jean-François Clervoy, si on regarde votre parcours, vous êtes ingénieur et pilote, diplômé de l'École polytechnique et de l'École nationale supérieure de l'aéronautique et de l'espace, diplômé également de l'école du personnel navigant d'essai et de réception où vous avez appris à voler haut, très haut. En 1985, alors que vous êtes à l'Agence spatiale française, votre candidature a été retenue à seulement 26 ans pour intégrer le corps des astronautes français, ce qui fait de vous le plus jeune sélectionné et celui qui a été en fonction le plus longtemps de tous les astronautes européens. Direction Houston, Texas, où vous allez intégrer le 14ᵉ groupe d'astronautes NASA. Et quelques années plus tard, vous allez participer à 3 missions spatiales clés. La première mission en 1994 sera une mission d'étude de l'atmosphère terrestre, la seconde mission en 1997 sera une mission de ravitaillement de la station spatiale russe Mir. Et enfin, en 1999, vous avez joué un rôle crucial dans le sauvetage du télescope spatial Hubble. Ce télescope extrêmement sophistiqué est désormais en orbite depuis plus de 30 ans et nous permet d'avoir des images inestimables des planètes et des extra-planètes, d'où l'importance de cette mission. Au total, ce sont 439 tours de la Terre effectués.
Jean-François Clervoy :
Effectivement, on a des orbites différentes. Quand on est astronaute, on est en orbite terrestre, mais une orbite peut avoir des altitudes plus ou moins élevées, des inclinaisons plus ou moins proches des pôles. J'ai eu la chance d'avoir eu 3 vols sur des orbites totalement différentes, donc des points de vue de la Terre très différents.
Elsa Sénécheau :
Cela doit être fabuleux. J'aimerais, pour parfaire ce portrait, parler d'autres facettes de votre personnalité. Parce qu'astronaute ne vous suffit pas, vous êtes également écrivain, auteur, ambassadeur de plusieurs projets. Vous collaborez à des productions artistiques, nous parlerons de cinéma, de bande dessinée avec une très belle collaboration sur Largo Winch, mais aussi de documentaires de manière régulière puisque vous êtes un expert. Enfin, vous êtes membre de plusieurs organisations pour la promotion de l'exploration spatiale et de la protection de la planète. Ai-je oublié quelque chose ?
Jean-François Clervoy :
Cela fait déjà un bagage assez lourd, j'ai l'impression.
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Elsa Sénécheau :
Assez impressionnant en tout cas. Comment devient-on astronaute ? Est-ce que la conquête de l'espace était un rêve d'enfant comme beaucoup partagent ? Qu'est-ce qui vous a attiré, qu'est-ce qui vous fascinait ?
Jean-François Clervoy :
D'abord, le ciel. Quand on voit les étoiles, la Lune, on se pose des questions. Je suis né la même année que la NASA, mon père était pilote. J'ai suivi, adolescent, les émissions Gemini Apollo sur la Lune, la sortie du film 2001, l'Odyssée de l'espace, qui reste une référence dans l'histoire des films qui se passent dans l'espace. Et puis j'ai adoré la première série télévisée d'histoires qui se passait dans l'espace, Star Trek, qui est une histoire de pacification de la galaxie. Je me projetais comme un humain qui irait dans l'espace, puisque le professeur à l'époque nous disait : si ça va aussi vite que l'aéronautique, vous irez passer vos vacances sur la Lune dans quelques décennies. Et je l'ai cru.
Elsa Sénécheau :
C'était presque un chemin naturel quand on vous écoute, puisque vous étiez déjà baigné dans cet univers. Ce rêve est devenu réalité. À quoi ressemble justement la préparation à une mission ?
Jean-François Clervoy :
Les premières générations, et un peu la mienne, se préparaient physiquement avec des tests de torture. Mais moi, j'aimais bien ça. J'aimais bien les manèges de foire, la centrifugeuse, la chambre où on fait le vide jusqu'à ce qu'on tombe dans les pommes, le tabouret tournant qui fait vomir. Ça n'existe plus, mais à l'époque, j'en ai eu un petit peu. Mais la préparation se fait principalement dans ce qu'on appelle des simulateurs à très haute fidélité du vrai vaisseau spatial. Il y a les mêmes 1000 interrupteurs dans le cockpit que dans la vraie navette spatiale. Les instructeurs qui n'ont pas le droit de nous donner des scénarios sans solution essaient de nous piéger. Parfois, on a la fuite d'air, la fuite de carburant, le feu à bord, le court-circuit, le manche de pilotage qui ne répond plus et il faut trouver la solution. Au début, on meurt une ou deux fois dans le simulateur. On n'est pas fier, mais à l'approche du vol, on est super professionnel et on maîtrise notre machine totalement jusqu'au moindre boulon. La préparation, c'est surtout opérationnel. Apprendre dans le détail comment fonctionnent nos machines puisque le métier d'astronaute, c'est un métier d'opérateur de machines complexes : le vaisseau, le scaphandre, toutes sortes de systèmes robotiques. Apprendre comment l'utiliser en mode normal et dégradé parce que ce n'est pas la même chose. Vous pouvez savoir comment fonctionne une voiture sans savoir conduire et inversement.
Elsa Sénécheau :
Malgré cette préparation intensive, qu'est-ce qui vous a le plus étonné ? Qu'est-ce qui vous a surpris ? Est-ce qu'il y a une chose que vous pouvez partager avec nous aujourd'hui ?
Jean-François Clervoy :
C'est très simple : on parle tellement avec les anciens qu'on se fait une idée à l'avance de comment va se passer le vol et tout se passe comme on se l'était imaginé. Je n'ai eu aucune surprise pendant la montée. C'est spectaculaire, c'est phénoménal, très fort en termes de sensations, mais je m'y attendais. Mais une chose pour laquelle on m'avait prévenu : tu ne peux pas imaginer la sensation et l'émotion que tu auras quand tu regarderas la Terre. Effectivement, on a beau voir des films, des images, des livres, quand avec vos yeux, votre corps qui flotte devant le hublot, vous voyez la Terre défiler à 28 000 km/h, il y a un bouleversement émotionnel, sensoriel, intellectuel, spirituel qu'on appelle l'overview effect. C'est le fait de voir sa Terre détachée, d'avoir un sentiment de supériorité, mais en fait, après, d'infériorité, parce que notre vie est normale sur cette planète. Elle est magnifique, on en tombe amoureux, on en pleure, même si vous êtes le plus endurci des astronautes. Un ancien nous avait dit : quand vous verrez la Terre pour la première fois, vous subirez un bouleversement émotionnel très fort. Et effectivement, je l'ai vécu et il faut aller dans l'espace pour le vivre.
Elsa Sénécheau :
On entend tout l'amour que vous portez à la planète Terre. Je sais que vous œuvrez pour sa protection. J'aimerais profiter de cet échange pour vous laisser nous partager quelques mots de l'association que vous soutenez.
Jean-François Clervoy :
Quand on regarde la Terre depuis l'espace, on ne peut pas s'empêcher de la comparer à un vaisseau spatial. La Terre est un vaisseau spatial. Quel est le support vie du vaisseau spatial Terre ? C'est l'océan. C'est l'océan qui est le principal producteur d'oxygène, absorbeur du gaz carbonique, qui régule le cycle de l'eau, de la température et qui a la plus grande richesse de diversité vivante. Je parraine une association en Polynésie française qui s'appelle Te Mana O te Moana, qui veut dire en tahitien l'esprit de l'océan, qui œuvre et fait un travail remarquable pour la protection des océans, pour protéger en particulier les tortues marines. Ils ont une clinique bénévole de soins pour tortues qui sont une des espèces les plus emblématiques puisqu'elle n'a pas évolué depuis des milliards d'années. Et puis elles sont capables de navigation meilleure que ce que font les humains avec leurs fusées.
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Elsa Sénécheau :
Est-ce qu'il y a des souvenirs moins agréables, des moments où, malgré la préparation, vous avez dû faire face à des difficultés particulièrement denses ?
Jean-François Clervoy :
Dans l'espace, ça ne s'est jamais passé comme prévu, mais on n'a jamais atteint un niveau de tension très élevé parce qu'on savait gérer. Peut-être que lors de la troisième mission, le moment où on s'est posé des questions sérieuses, c'est que les sorties dans l'espace ont duré beaucoup plus que le temps prévu de 6 heures. Le scaphandre est conçu pour 6 heures, mais pour réparer le télescope, il fallait plus de temps parce que les portes étaient gondolées, il y avait des vis difficiles à dévisser. La première sortie a commencé à dépasser le temps normal : 6 heures, 6h30, 7 heures, 7h30, 8 heures. On a battu le record : 8h20 de sortie. Là, on est constamment dans la décision à prendre. Est-ce qu'on fait rentrer nos collègues, quitte à perdre le télescope définitivement, parce qu'on ne peut pas laisser les portes ouvertes exposées au vide spatial trop longtemps, ou est-ce qu'on continue à les faire travailler en espérant que les marges de batteries d'oxygène, d'absorption du gaz carbonique, de refroidissement soient toujours suffisantes ? On leur demande comment ça va, de lire l'oxygène. On le sait, on a une télémétrie, mais le fait que le collègue arrive à lire posément, on sait qu'il a encore toute sa tête. C'est difficile, c'est tendu, mais pas de panique. On est formaté à être problem solver. Quand il y a un problème, vous n'entendrez jamais l'astronaute se plaindre. Dès qu'il y a un problème, on est focalisé vers la recherche de la solution, c'est ce qui nous caractérise dans notre formation et dans notre activité dans l'espace.
Elsa Sénécheau :
Au regard de ces expériences que vous avez eues dans l'espace, est-ce qu'il y a 3 choses que vous avez apprises sur vous-même ou sur les autres que vous pourriez nous partager aujourd'hui ?
Jean-François Clervoy :
Une fois qu'on baigne dans le milieu de l'astronautique, ce milieu qui conçoit des engins complexes qui marchent dans le vide spatial où les températures varient de moins 200 à plus de 30°, on se rend compte que quand on veut, on peut. L'être humain, les hommes et les femmes sont capables de prouesses insoupçonnées, il faut le vouloir. Il ne faut pas violer les lois de la physique, on ne peut pas, mais on peut faire des choses incroyables. Par exemple, les sondes Voyager jumelles 1 et 2 qu'on a lancées il y a 48 ans, qui ont quitté le système solaire, elles fonctionnent encore aujourd'hui. C'est ce qui m'a donné envie de travailler sur ce monde de l'astronautique. L'autre chose, c'est qu'on réussit des choses complexes que lorsqu'on travaille en équipe, personne ne peut prétendre savoir faire quelque chose de complexe tout seul. Et puis une autre chose qui est vraiment dans la nature de notre préparation et de nos missions, c'est que tout est en évolution permanente, tout change. Le changement, c'est la norme à l'échelle cosmique, à l'échelle d'une vie, à l'échelle d'une mission spatiale. On a un plan de vol très précis avant de décoller, qu'on a affiné au cours de l'entraînement. Dès le premier jour, on change des choses dans le plan de vol. Pourquoi ? Parce que personne ne peut prédire l'avenir et l'avenir ne sera jamais égal au présent. Donc la préparation au changement, c'est inné chez un astronaute.
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Elsa Sénécheau ::
C'est peut-être un des messages clés que vous avez souhaité partager avec les entreprises. Cela fait maintenant un peu plus d'une dizaine d'années que vous êtes conférencier, que vous faites la passerelle entre le monde de l'entreprise et votre métier d'astronaute. En quoi l'entreprise a-t-elle tellement à apprendre de la réussite d'une mission spatiale ?
Jean-François Clervoy :
Un entrepreneur que j'ai été pendant quelques années en tant que PDG de Novespace, la société qui fait des vols en apesanteur. Dans l'espace, on a plusieurs milliers de paramètres à gérer. Un entrepreneur, un manager, un gestionnaire d'équipe à tous les niveaux doit être en permanence capable d'avoir une vision globale de la situation en interne, en externe, les marchés, les lois, l'évolution et tout en étant focalisé sur ce qu'il doit faire maintenant. Dans l'espace, on développe cette situational awareness, comme on dit en anglais.
Elsa Sénécheau :
La conscience de la situation.
Jean-François Clervoy :
En même temps, il faut savoir décider. Dans une mission spatiale, on ne peut pas trop prendre son temps. Il faut avoir le pouvoir de décider et pour décider, il faut avoir un sens des priorités. Dans l'entraînement, dans les simulateurs, 80 % du temps, on gère des pannes. On gère une panne qui vient d'avoir lieu, un feu à bord ou un court-circuit, et une autre panne arrive. La première question : est-ce que cette panne qui vient d'arriver a priorité sur celle que je suis en train de traiter ? Est-ce que je laisse tomber ou est-ce que je continue à finir le traitement de la panne précédente pour pouvoir prendre en compte le traitement de la nouvelle ? Le sens des priorités, la vue globale et la capacité à décider rapidement, c'est typique chez un astronaute et ça doit être typique chez un entrepreneur, un gestionnaire de projet, un gestionnaire d'équipe, un gestionnaire d'entreprise.
Elsa Sénécheau :
Vous parlez d'équipe. C'est une des composantes essentielles de l'entreprise, vous le disiez. Seul, on ne va pas très loin. Aujourd'hui, la globalisation impose le multiculturalisme en entreprise, les entreprises deviennent internationales par essence. Vous, dans le cadre de vos missions, vous avez également connu ce multiculturalisme. Vous avez été en équipe avec des personnes venant d'autres pays. Qu'est-ce que ça vous a apporté ? Quel regard avez-vous sur cet aspect international des équipes et les échanges que cela a pu faire naître ?
Jean-François Clervoy :
On a observé cette diversification des profils 20 ans après le premier vol de Youri Gagarine. C'était avant que des pilotes, des pilotes de chasse. Mais on diversifie les profils aujourd'hui. On a des océanographes, vulcanologues, chimistes, biologistes, vétérinaires, astrophysiciens, ingénieurs en électronique, en informatique, en propulsion. On a des sous-mariniers. Pourquoi ? Parce qu'en diversifiant les profils dans un équipage, on augmente les chances de trouver de nouvelles solutions à des problèmes. On imite la nature, la biodiversité. La diversité du vivant est le facteur numéro un de pérennité de la vie sur Terre. Dans une équipe, dans un équipage spatial, quand vous avez des profils très variés, vous le rendez plus performant pour faire face à des situations inconnues. C'est notre caractéristique aujourd'hui, d'autant plus que les vols sont internationaux. On s'enrichit. On est heureux de travailler avec des personnes qui ne parlent pas la même langue, qui n'ont pas la même culture, qui n'ont pas le même passé académique, la même expérience professionnelle. Et c'est vraiment un bonheur extraordinaire. La première fois que je suis arrivé à Houston, à cet étage où sont répartis la centaine d'astronautes, dans le couloir, je croise des personnes qui n'ont pas du tout la même formation que moi, donc c'est très enrichissant personnellement. Et en plus, c'est un facteur de réussite et de performance pour l'équipage.
Elsa Sénécheau :
J'ai lu quelque chose qui m'a particulièrement surprise : en 2 mois et demi seulement, vous avez été capable de maîtriser le russe.
Jean-François Clervoy :
Je vous l'ai dit : quand on veut, on peut. Le russe était un facteur qui favorisait mes chances de voler dans l'espace. 6 à 8 heures de cours par jour avec les profs qui changeaient toutes les 2 heures. On était que 2 élèves, 4 profs pendant 2 mois et demi. À la fin, je parlais russe comme anglais et c'est une très belle langue. Quand on est curieux, émerveillé devant le beau et le russe est une très belle langue, on se donne à l'apprentissage. Quand vous donnez généreusement au niveau de l'écoute, au niveau du regard, de l'échange, vous apprenez beaucoup plus vite et vous retenez.
Elsa Sénécheau :
On entend la richesse de la diversité des profils. Cependant, on a cette idée d'espace extrêmement exigu, d'une promiscuité un peu forcée pendant plusieurs semaines. Comment gère-t-on cette promiscuité ? Comment maintient-on l'harmonie au sein d'un équipage ?
Jean-François Clervoy :
C'est d'abord par une bonne sélection. La sélection est très longue. Tous les critères sont dérivés de la nature du métier, donc des personnes qui ne soient pas claustrophobes, des personnes qui aiment travailler en équipe, des personnes qui aiment travailler en multiculturalité. C'est la nature du travail qui définit les critères de sélection et les processus de sélection sont appliqués. C'est pour ça que depuis 25 ans que la station spatiale est habitée en continu, on n'a pas connu le moindre conflit majeur. Au début, il y en avait beaucoup dans l'espace, il y a même parfois des astronautes qui en sont venus aux mains ou qui ont sorti un couteau. Le centre de contrôle a senti qu'il y avait un conflit. Il leur a ordonné une tâche débile, ce qui a fait que les deux se sont remis ensemble pour se rebeller contre le centre de contrôle. Tout est dans la sélection. Une fois que vous êtes sélectionné, on ne change pas qui vous êtes. On cherche à vérifier à l'avance que vous êtes fait pour le job. Maintenant, la gestion des crises, pour nous, les crises, ce sont les pannes. C'est l'entraînement dont j'ai parlé en simulateur, mais c'est la sélection qui se charge d'être sûr que les personnes qu'on va préparer pour aller dans l'espace sont faites pour ce métier. Sélection psychologique, la personnalité psychomoteur, l'adresse psychotechnique, l'intelligence, la mémoire, et la dynamique de groupe avec des tests psychologiques de groupe.
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Elsa Sénécheau :
J'aimerais revenir sur un point. Vous avez évoqué tout à l'heure l'importance de la capacité à gérer le changement puisque le changement, c'est la norme. Vos plans de vol évoluent. Si on se replonge dans le monde de l'entreprise, on parle depuis plusieurs années maintenant d'une atmosphère VUCA, d'un environnement volatile, incertain, complexe et ambigu, d'où cet acronyme VUCA. Comment gérer cette incertitude ? Est-ce qu'on peut la dompter ? Vous en parlez avec beaucoup de calme, elle ne semble pas générer d'angoisse chez vous. Quels conseils partagez-vous sur ce sujet avec les entreprises ?
Jean-François Clervoy :
Pour nous, c'est simple. Pour la préparation, les instructeurs pour nous entraîner dans le simulateur pensent à tous les problèmes possibles qui peuvent se produire, y compris les combinaisons de pannes, et pour chacune de ces combinaisons, ils cherchent les solutions. Si on ne trouve pas une solution à un problème, on change la conception du vaisseau, on change la conception des procédures. Pour reprendre la phrase de Saint-Exupéry : l'avenir, il ne s'agit pas de le prédire, mais de le rendre possible, c'est-à-dire ne pas se voiler la face en disant pourvu que ça n'arrive pas. Non, ça peut arriver. Et si ça arrive, voilà ce qu'on va faire. Avoir un plan A, un plan B, un plan C. Bien sûr, ne pas y consacrer trop de temps, mais accepter le fait que les choses ne se passeront pas comme prévu et penser à tout ce qui peut se passer qui est redouté. Pour tout événement redouté, on a des solutions. Anticiper, ce n'est pas prédire l'avenir, c'est être prêt dans tous les scénarios possibles qui peuvent arriver, dont les plus redoutés, quitte à ce que parfois la réaction soit une réaction de protection et qui soit une réduction d'effectifs, d'ambition, d'un business plan. Mais dans l'espace, on est prêt à des situations très dégradées. Et encore une fois, quand il y a un problème, ce n'est jamais : ah, qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? On se focalise sur la recherche de la solution, donc orientée solution.
Elsa Sénécheau :
Est-ce que les entreprises que vous côtoyez depuis maintenant plus de 10 ans ont progressivement adopté cette posture ? Est-ce que vous trouvez qu'elles sont de plus en plus à même de gérer ce changement ?
Jean-François Clervoy :
On l'observe parce que le monde va en accélérant. La NASA, l'Agence spatiale européenne française sont souvent consultées d'ailleurs par des grandes entreprises. Comment vous gérez ça, comment vous gérez vos crises ? Il faut savoir aussi accepter l'échec. J'avais un professeur, quand j'étais élève ingénieur, qui nous disait : l'expérience, c'est ce que l'on retient des erreurs auxquelles on a survécu. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que si vous n'avez jamais commis d'erreur, ce n'est pas parce que vous êtes Superman ou Superwoman, ça n'existe pas. C'est que vous n'avez jamais tenté quelque chose de nouveau, de difficile pour vous préparer au changement. Vous n'avez pas acquis d'expérience, donc vous régressez, vous disparaissez. Il faut accepter les erreurs, les échecs, apprendre, surtout apprendre pour être plus fort la fois d'après. Les entreprises, aujourd'hui, font face à des bouleversements économiques, juridiques, géopolitiques, des aléas climatiques. On sent qu'il y a une attitude des dirigeants qui se rapproche de celle des astronautes, qui est d'être prêt au changement, qui est de savoir changer le plan, qui est d'accepter les échecs, de tirer les leçons. On l'observe. Tous les chefs d'entreprise sont quelque part des astronautes.
Elsa Sénécheau :
Lorsque vous voyez les chefs d'entreprise, beaucoup certainement vous posent les mêmes questions. J'aimerais aujourd'hui vous faire un cadeau. J'aimerais que vous nous disiez la question que vous rêveriez qu'on vous pose.
Jean-François Clervoy :
Celle qu'on me pose très rarement et qui, je pense, serait peut-être la plus intéressante, c'est : pourquoi prendre des risques quand on peut rester confortablement dans son divan chez soi ? Souvenez-vous du discours de Kennedy qui lance le programme Apollo : on ne le fait pas parce que c'est facile, mais parce que c'est difficile. Et ça va nous démontrer de quoi on est capable. En même temps, ça va participer au futur de l'exploration spatiale. Le capitaine Kirk, que j'admirais quand j'étais adolescent et que j'admire toujours : notre mission, explorer de nouveaux mondes étranges, rechercher de nouvelles formes de vie avec audace, aller là où on n'est jamais allé. Avec l'audace, on peut innover. Dans sa zone de confort, on n'explore pas, on ne découvre pas, on n'apprend rien, on ne fait pas d'erreur, on n'acquiert pas de l'expérience. La raison pour laquelle on prend un risque, c'est pour faire progresser la société, c'est pour faire avancer notre société vers le savoir, donc vers la sagesse, puisque la sagesse vient avec le savoir qui permet d'éduquer les nouvelles générations, de les rendre plus connaissantes et moins ignorantes.
Elsa Sénécheau :
À propos d'audace, il en est aujourd'hui qui osent, qui osent aller à la conquête de l'espace. Ce sont des investisseurs privés. On évoquera évidemment SpaceX. Quel est votre regard sur cette nouvelle forme de la conquête spatiale ? Et puis une question aussi : peut-on vraiment faire de Mars une nouvelle terre d'accueil comme on peut l'entendre ?
Jean-François Clervoy :
Je réponds tout de suite à cette question. Mars a un environnement qui est trop extrême en termes de pression, de composition de l'atmosphère, de température. On ira, on aura peut-être une base, mais il se passera des siècles ou des millénaires avant qu'on envisage de l'habiter, de la coloniser, et ce sera toujours en atmosphère artificielle. La terraformation de Mars, c'est une idée, c'est de la pure science-fiction aujourd'hui. C'est peut-être possible dans des millions d'années, mais certainement pas dans un avenir plus ou moins lointain, mais très lointain. Je trouve plutôt bien que des milliardaires passionnés par l'exploration spatiale prennent des risques en créant des entreprises qui fabriquent des fusées, des satellites, parce que c'est un domaine très risqué pour un entrepreneur. Ça coûte toujours plus cher et ça prend toujours plus de temps, donc ça coûte toujours de l'argent. Mais quand les milliardaires privés financent des développements, c'est autant de développements qui ne sont pas financés sur fonds publics, donc qui contribuent à diminuer la part du contribuable, donc des impôts fournis par les gouvernements aux agences spatiales pour faire avancer plus vite l'exploration spatiale. Je suis un fervent défenseur de l'exploration spatiale et donc grâce au privé, ça coûte moins cher aux contribuables et on va beaucoup plus vite pour explorer beaucoup plus loin.
Elsa Sénécheau :
C'est très clair et ça coûte d'autant moins cher que lorsqu'elles explosent, comme ça a été le cas récemment de Starship, ce n'est pas sur les frais du contribuable. Mais plus sérieusement, c'est pour vous un vecteur de progrès et ça permet de gagner du temps, d'avancer encore plus vite dans la recherche et l'exploration spatiale.
Jean-François Clervoy :
Je peux donner un exemple. En créant Air Zero G, les vols paraboliques, les vols que j'ai baptisés Zero G il y a 35 ans, ce sont des vols pour la recherche. Mais j'ai obtenu l'autorisation des autorités de l'aviation civile française et européenne de les ouvrir au public il y a 13 ans maintenant. De temps en temps, les vols d'entraînement des pilotes qu'on faisait avant à vide, maintenant on les remplit avec des clients ou des organisations qui payent et ça permet de financer la recherche puisque tous les bénéfices sont reversés aux vols de recherche.
Elsa Sénécheau :
Est-ce que vous pouvez nous détailler quelque peu ces vols paraboliques ? Qu'est-ce que vous proposez exactement pour ceux qui ne connaissent pas au sein d'Air Zero G ?
Jean-François Clervoy :
Vous allez sur airzerog.com, Air comme Air France, airzerog.com, il y a tout expliqué. Il s'agit pour un avion de suivre une trajectoire orbitale terrestre. C'est un arc d'orbite terrestre qui se trouve dans l'atmosphère, mais par un pilotage particulier, on peut faire croire à l'avion qu'il est dans le vide. On peut reproduire exactement dans l'avion l'apesanteur qui règne à la surface de Mars, un tiers de la Terre, ou de la Lune, un sixième de la Terre, ou carrément la vraie apesanteur comme dans la station spatiale. C'est de la vraie apesanteur, ce n'est pas de la simulation, donc c'est très propice à beaucoup de recherches. Et puis pour les passagers qui payent et qui trouvent leur place de temps en temps dans notre avion, ils se font plaisir, on les brief sur ce à quoi ça sert, donc ils deviennent d'excellents ambassadeurs de la recherche spatiale. En plus, ils sont contents de savoir qu'ils financent la recherche spatiale. C'est une façon de financer un peu de la recherche publique sur fonds privé.
Elsa Sénécheau :
Donc demain, si je veux, je peux faire un vol ?
Jean-François Clervoy :
Exactement, et c'est moi qui donne le briefing et je vous accompagne.
Elsa Sénécheau :
Quel bonheur. Pour conclure cet entretien, j'aimerais qu'on regarde un peu devant avec vos yeux bleu azur à l'horizon. Que voyez-vous ? Quels sont vos prochains défis ? Qu'est-ce qui vous fait briller les yeux, vous donne envie de vous lever le matin ?
Jean-François Clervoy :
Dans les 5, 10 ans qui viennent, on va retourner autour de la Lune et sur la Lune. Dans les 10, 20 années qui suivent, on ira, des humains iront vers Mars et sur Mars. Et peut-être qu'ils trouveront un début de commencement de réponse à la question : est-ce que la vie a existé ou existe ailleurs ? Et pour moi, c'est une question quand même assez fantastique si on trouve la réponse.
Elsa Sénécheau :
Merci beaucoup Jean-François Clervoy.
Jean-François Clervoy :
Merci Elsa.
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